Auteur/autrice : Vincent

  • Face à toi, Océan

             Océan, face à toi, je prie. Je crois en tes pouvoirs. Plus même qu’en la vie ? Tandis que je me perds, tandis que l’on m’opère ; tu suis le songe de ces dieux anciens. Je te prie pour guérir. Espoir naturel, surnaturel ?

             Je crois en tes Mystères. Je crois que tu cicatrises d’invisibles plaies. Je sais que ton esprit, cœur des cellules qu’on voit, se niche dans un repli inavoué et qui durera.

             Face à toi, Océan, je vis. Ne crois pas que j’oublie. Nos querelles d’enfants pour demeurer fidèles. Nos désirs adultes : vraies ou fausses soifs. Toi, tu les étancheras mieux qu’un veau d’or caché sous de fallacieux discours.

             Océan, je ne conçois clairement tout ce qui nous lie. Est-ce une peur viscérale ou un bel enthousiasme ? Tandis que l’on m’opère, je revois ton horizon bleu : ces champs, ces sillons, ces clairières. Je revois, je revis entre tes cieux.

             Tous ces visages sculptés, des Cyclades à la Bretagne, de la Polynésie aux Pôles ; se résumeraient-ils en Toi ? Océan, j’attends. C’est ton front que j’espère, moi que l’on opère.

             Qu’est l’hybris de certains hommes face à tous tes trésors ?

             Tes vagues ne m’ont pas tué. Ton bleu m’a restauré, recouvert ! Tous tes charmes opèrent… Ma prière n’est pas vaine si ton vœu n’est pas neutre. Les flots, le vent, le large sont eschatologiques.

             Océan maintenant, tu me donnes un baiser. Si une bonne nouvelle doit passer, dis-moi comment te parler.

    © VB, 2026
  • Vers la ville

    Paris, Gare d’Austerlitz.
    « Au sein des villes, bien des choses semblent possibles. » (Synergie)

  • Souvenir d’un séjour à Bâle

    Bâle, La fontaine Tinguely.
    Œuvres cinétiques de Jean Tinguely, artiste suisse innovateur (1925–1991).
  • Après le déluge

       Aussitôt que l’idée du Déluge se fut rassise, un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes, et dit sa prière à l’arc-en-ciel, à travers la toile de l’araignée.

    Oh ! les pierres précieuses qui se cachaient, — les fleurs qui regardaient déjà.

    Dans la grande rue sale, les étals se dressèrent, et l’on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.

    Le sang coula, chez Barbe-Bleue, aux abattoirs, dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.

    Les castors bâtirent. Les « mazagrans » fumèrent dans les estaminets.

    Dans la grande maison de vitres encore ruisselante, les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.

    Une porte claqua, et, sur la place du hameau, l’enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l’éclatante giboulée.

    Madame *** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.

    Les caravanes partirent. Et le Splendide-Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.

    Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, — et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c’était le printemps.

    Sourds, étang; — écume, roule sur le pont, et passe par-dessus les bois; — draps noirs et orgues, éclairs et tonnerre, montez et roulez; — eaux et tristesses, montez et relevez les déluges.

    Car depuis qu’ils se sont dissipés, — oh, les pierres précieuses s’enfouissant, et les fleurs ouvertes ! — c’est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons !
                                                                                  Arthur Rimbaud, Illuminations
  • Synergie

           Entre ces ponts sur rails où s’instille la rose clarté de cette soirée de mai, je ne sais plus si c’est à la Beauté que je dois me rendre ou si je vais diriger mes pensées vers un art plus original et plus probe. Cette gare n’est pas qu’un lieu. C’est une synapse pour un phrasé.

    Dans ce wagon, pour investiguer, je ne m’assoupis ni ne lis : je suis tout éveil. Des pensées s’activent à la vue de ces voyageurs et face au tracé de ces lignes de zincs, de tôles et de tuiles se dessinant au loin…

    Si c’est bien à un défilé de matériaux, de lumières, d’éléments anciens nouvellement agencés, de séduisantes vitrines, de terrasses où la végétation au béton se joint ; je doute du bien-fondé de mon enthousiasme pour ce paysage urbain tandis que j’aperçois là-bas ces autres quartiers, ces terrains vagues, ces immeubles, lieux d’entraves psychosociales. La précarité est-elle moins pénible quand il fait soleil ? Qu’est ce qui peut vraiment sauver un être corps et âme ? Il faudrait narrer sa vie comme un conte. Et pour les fins dernières ?

    Je reviens ainsi à cette intuition kantienne : « Que nous est-il permis d’espérer ? » Voilà un point névralgique, un quai de départ, une honnêteté.

    Pour mener cette enquête sur ce qui est vraiment salutaire; je ne dispose que de maigres indices. Mais j’élis ce train puis cette ville comme zone d’investigation. Il nous faut observer ce réel, arpenter ces rues peu fréquentées, théoriser sur le regard des passants, relever que les bancs publics sont parfois remplacés par des adossoirs, lire humblement sur les visages puis entre les lignes de ces affiches déchirées. Respirer en ces parcs, scruter une statue, détecter ce qui parle en creux dans un slogan, surprendre, au cœur d’une conversation, quelques mots du Grand Inconscient.

    Au sein des villes, bien des choses semblent possibles. Je crois à cette synergie des talents et à cette mixité où chacun pourrait grandir. L’art des rues peut entrer au musée même s’il nous faut continuer à forger le bouclier d’une culture classique.

    Mais concevoir l’activité artistique comme salut, est-ce suffisant pour méditer en ville, dans sa monade en halo ? Cette ville que j’aime malgré tous ces masques, ce n’est pas moi qui l’ai bâtie. C’est elle qui me permet de me recueillir aujourd’hui.

    J’en appelle donc à celui qui coule le béton, au chef de chantier, à l’ingénieur, au travailleur social, au maçon, au métallo… et à celui qui a injecté l’encre au cœur de mon stylo.

    © VB, 2019
    Verso, n°177, Juin 2019, 0297-0406
  • Chacun sa chimère

    Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés.


    Chacun d’eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde qu’un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d’un fantassin romain.


    Mais la monstrueuse bête n’était pas un poids inerte ; au contraire,
    elle enveloppait et opprimait l’homme de ses muscles élastiques et puissants ;
    elle s’agrafait avec ses deux vastes griffes à la poitrine de sa monture ; et
    sa tête fabuleuse surmontait le front de l’homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers espéraient ajouter à la terreur de l’ennemi.


    Je questionnai l’un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi.
    Il me répondit qu’il n’en savait rien, ni lui, ni les autres ; mais qu’évidemment ils allaient quelque part, puisqu’ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher.


    Chose curieuse à noter : aucun de ces voyageurs n’avait l’air irrité contre la bête féroce suspendue à son cou et collée à son dos ; on eût dit qu’il la considérait comme faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et sérieux ne témoignaient d’aucun désespoir ; sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la poussière d’un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés à espérer toujours.


    Et le cortège passa à côté de moi et s’enfonça dans l’atmosphère de l’horizon, à l’endroit où la surface arrondie de la planète se dérobe à la curiosité du regard humain.


    Et pendant quelques instants je m’obstinai à vouloir comprendre ce mystère ; mais bientôt l’irrésistible Indifférence s’abattit sur moi, et j’en fus plus lourdement accablé qu’ils ne l’étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.

    Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris.

  • Quais

    © VB, 2025
    Concerto pour marées et silence, revue, n°18, 2025, 978-2-9563443-7-7
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  • Au sujet de « Quais »

    Un texte inspiré par une excursion. Puis, considérablement remanié suite à des lectures. Suite à d’autres lieux parcourus.

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