
Sur ces bords de fleuve, ces quais où portiques et silos drainent une antique saison de nos terrestres vies, je passerais des siècles. À contempler le ciel avec ses croisées de grues, de filins… À marcher sur les digues; à observer une ancre briller, à scruter les arbres ou la jetée.
Et puis à dormir, rêver, songer au récit d’Er ; et tenter de comprendre ce qui parle dans l’air ou ce qui murmure dans l’eau.
J’irais m’asseoir dans ces amoncellements de matières grises, briques ou bétons, portes en bois lourds teintés pourrissant au sol ; sables glorieux ou galets en défaite; avec, pour seul bagage, une couverture des tisserands d’hier.
Car je n’ai désormais plus trop peur du passage des siècles. Serions-nous les Pions de la Nature ou des Dieux ? Ils nous loueraient un espace ? J’admire, sur ces quais, les ombres, les reflets, les contours. Mais, vraiment, je ne sais plus rien ! Et quand certains hommes se plaisent en si âpres rivalités, que devient l’Horizon ?
Ces pontons, ces hangars m’ont adopté. Ces cieux industrieux, ces navires sont préludes à printemps. Et cet hiver rigoureux où l’on peut renoncer à sa guise. Mais je vous dis : le Temps !
Oui, j’investis cette architecture, cette rive et puis ce port. Je guette les tracés dans le ciel et les rares passants. Au crépuscule, il ne m’étonnerait pas d’entendre miauler un lynx. Au petit matin, les réverbères méditent tel un collège de moines.
Au bord de l’eau, je revois le bleu presque blanc de la mer à Carthage.
Ces autres quais où j’erre parfois en attendant un train ; ces directions, ces espoirs sont les lignes d’une géographie future.
Lignes, cieux, traits.
Quais d’une antique saison de nos terrestres vies.
© VB, 2025
Concerto pour marées et silence, revue, n°18, 2025, 978-2-9563443-7-7