Catégorie : Chronique

  • Synergie

           Entre ces ponts sur rails où s’instille la rose clarté de cette soirée de mai, je ne sais plus si c’est à la Beauté que je dois me rendre ou si je vais diriger mes pensées vers un art plus original et plus probe. Cette gare n’est pas qu’un lieu. C’est une synapse pour un phrasé.

    Dans ce wagon, pour investiguer, je ne m’assoupis ni ne lis : je suis tout éveil. Des pensées s’activent à la vue de ces voyageurs et face au tracé de ces lignes de zincs, de tôles et de tuiles se dessinant au loin…

    Si c’est bien à un défilé de matériaux, de lumières, d’éléments anciens nouvellement agencés, de séduisantes vitrines, de terrasses où la végétation au béton se joint ; je doute du bien-fondé de mon enthousiasme pour ce paysage urbain tandis que j’aperçois là-bas ces autres quartiers, ces terrains vagues, ces immeubles, lieux d’entraves psychosociales. La précarité est-elle moins pénible quand il fait soleil ? Qu’est ce qui peut vraiment sauver un être corps et âme ? Il faudrait narrer sa vie comme un conte. Et pour les fins dernières ?

    Je reviens ainsi à cette intuition kantienne : « Que nous est-il permis d’espérer ? » Voilà un point névralgique, un quai de départ, une honnêteté.

    Pour mener cette enquête sur ce qui est vraiment salutaire; je ne dispose que de maigres indices. Mais j’élis ce train puis cette ville comme zone d’investigation. Il nous faut observer ce réel, arpenter ces rues peu fréquentées, théoriser sur le regard des passants, relever que les bancs publics sont parfois remplacés par des adossoirs, lire humblement sur les visages puis entre les lignes de ces affiches déchirées. Respirer en ces parcs, scruter une statue, détecter ce qui parle en creux dans un slogan, surprendre, au cœur d’une conversation, quelques mots du Grand Inconscient.

    Au sein des villes, bien des choses semblent possibles. Je crois à cette synergie des talents et à cette mixité où chacun pourrait grandir. L’art des rues peut entrer au musée même s’il nous faut continuer à forger le bouclier d’une culture classique.

    Mais concevoir l’activité artistique comme salut, est-ce suffisant pour méditer en ville, dans sa monade en halo ? Cette ville que j’aime malgré tous ces masques, ce n’est pas moi qui l’ai bâtie. C’est elle qui me permet de me recueillir aujourd’hui.

    J’en appelle donc à celui qui coule le béton, au chef de chantier, à l’ingénieur, au travailleur social, au maçon, au métallo… et à celui qui a injecté l’encre au cœur de mon stylo.

    © VB, 2019
    Verso, n°177, Juin 2019, 0297-0406

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